samedi 1 novembre 2014

HAPPE:N #114

sous l'égide de la bande dessinée avec Les Éditions Cornélius
Mouscaille et pinaillage par Romain Dupuis

Difficile de résumer une longue histoire en quelques lignes... Commençons donc par quelques chiffres. Cornélius, c'est plus de vingt ans d'existence et pas loin de 250 livres de bande dessinées. Un mélange de grands noms (Crumb, Shigeru Mizuki, Willem, Charles Burns, Daniel Clowes, Blutch, Dupuy et Berberian, Ludovic Debeurme) et de jeunes auteurs (Fanny Michaëlis, Jérôme Dubois, Simon Roussin, Donatien Mary). Un fauve d'or du meilleur album à Angoulême (NonNonBâ en 2007) et des milliers de calories dépensées pour que survive une bande dessinée de qualité.

Cornelius c'est aujourd'hui trois personnes (Guillaume, Hughes et Jean-Louis) installées depuis Avril à la Fabrique Pola. Happe:n a rencontré Jean-Louis Gauthey, fondateur et gérant bénévole de la société, pour échanger sur le boulot d'éditeur et évoquer l’arrivée à Bordeaux.

« Éditer, c’est mettre en scène de la façon la plus respectueuse et ambitieuse possible l’œuvre d’un auteur. Comme un metteur en scène qui récupère une pièce de théâtre et qui se doit de valoriser le propos de l’auteur tout en faisant une proposition inédite. »

Voilà pour la profession de foi. Chez Cornélius on est plutôt du genre perfectionniste et on ne se contente pas de mettre en relation auteurs, imprimeurs et diffuseurs. « On essaye de trouver la bonne péréquation entre l’argent engagé, le prix du livre, sa forme, tout un ensemble de choses. » Et cela donne de magnifiques objets de lecture, à voir et à toucher. Pour ce qui est de la ligne éditoriale « le catalogue se subdivise en trois tiers. Le premier, c’est la création. Le deuxième tiers, c’est la traduction. Ça recouvre des japonais, des italiens, des espagnols, des américains, etc. Le problème, c’est que si je prends l’exemple d’auteurs italiens comme Alessandro Tota ou Giacomo Nanni, certains de leurs livres ont été fait directement pour Cornélius et sont parus en France avant même de paraître en Italie. Et ça, les gens ne le savent pas, ils sont persuadés que nous nous sommes contentés de traduire. Dernier tiers, le tiers patrimonial. Soit on fait des rééditions, soit on fait carrément de la restauration. Là, ça concerne par exemple des gens comme Gus Bofa, un auteur du début du XXème siècle, tellement moderne que si on le présente sans expliquer qui il est on peut le prendre pour un jeune auteur. Le travail de restauration est très laborieux, cela prend un temps fou, il faut aussi fournir un appareil critique pour le replacer dans son époque, remettre l’oeuvre dans son contexte... C’est ce qu’on a fait avec Chez les toubibs qui est un ouvrage qu’il a réalisé alors qu’il moisissait dans les hôpitaux militaires après avoir été blessé durant la guerre de 14.

« Le jour où la bande-dessinée sera accrochée dans les musées, au même titre que les peintres modernes, on sera mort. »

Restaurer les planches d'un auteur du début du XXème... Voilà qui aurait été franchement impensable en 1991, l'année de création de la société. Rappelons qu'à cette époque la bande dessinée n'a pas encore acquis ses lettres de noblesse et que c'est grâce aux efforts d'une poignée d’enragés* que l'on peut évoquer le neuvième art lors d'un dîner mondain sans trop passer pour un adolescent attardé. « À nos débuts, il fallait exister, il fallait démontrer des choses. Démontrer - ou plutôt rappeler - qu’il y avait d’autres façons de faire de l’édition de bande dessinée que le traditionnel album. » Imposer un format différent - noir & blanc, nombre de pages important - mais aussi un ton. Proposer de l’autobiographie, des narrations complexes, ambitieuses. Proclamer que la bande dessinée peut être l’objet d’une création artistique au même titre que le cinéma ou la littérature. « L’Association a servi de locomotive et sans cette locomotive je pense que ça aurait été très difficile de s’imposer. En tout cas d‘imposer un modèle alternatif à ce qui existait. » Attention pour autant de ne pas confondre volonté d’exister en librairie et reconnaissance institutionnelle « Je pense que la bande-dessinée à tout à gagner à rester quelque chose d’un peu «marginal». Parce que c’est aussi dans ces périphéries que subsiste une forme de liberté qui permet de tenter des expériences, loin des règles et des dogmes. Si on était reconnu par l’académie, on aurait certainement beaucoup plus de problèmes à publier les livres qu’on publie, du simple fait qu’ils piétinent parfois l’ordre moral ou les conventions établies. Mais comme on considère que la bande-dessinée n’est pas quelque chose de très sérieux, on ne soupçonne pas qu’elle puisse être «dangereuse». C’est précisément pour cette raison-là qu’elle conserve son caractère subversif. »

« C’est ainsi que l’industrie chemine, par une forme de productivisme morbide, irréfléchi et destructeur. »

Une bande dessinée libre et subversive, qui tente des expériences, loin des règles et des dogmes. Voilà pourquoi Jean-Louis Gauthey, auprès d’autres, s’est battu. 20 ans après, si la place de la bande dessinée ne cesse de croître au sein des librairies traditionnelles, difficile d’affirmer que toutes les sorties répondent à ce cahier des charges. « Le problème c’est que dès lors que nous avons réussi à imposer nos idées et que celles-ci ont trouvé un écho auprès du public, les industriels s’en sont emparés, les affadissant et les normalisant, comme ils le font toujours avec ce qu’ils n’ont pas été capables de créer. On peut dire qu’ils ont contribué à brouiller les lignes, éloignant certains lecteurs sans en trouver de nouveaux, pour un profit qui reste très relatif. Et n’allez pas dire à Jean-Louis que cette avalanche de sorties est la rançon du succès : « Si la seule cause de la surproduction c’était l’envie des éditeurs industriels de copier les alternatifs, on ne serait pas passé de 500 livres il y a 20 ans à plus de 5 000 aujourd’hui. Ce n’est pas possible, donc il y a autre chose. Des tas d’autres paramètres, générationnels, techniques, systémiques… La segmentation du marché, par exemple, organisée et orchestrée par les industriels pour étendre leur territoire, aboutissant à circonscrire des publics réels ou imaginaires : roman graphique, manga, manga d’auteurs, comics, bd du réel, etc. C’est comme pour la lessive, on crée des produits « spéciaux » et des marques pour capter du linéaire et créer des rayons qui, à mon sens, ne reflètent aucune réalité concrète et n’ont aucune valeur en tant que nomenclature. C’est juste du marketing. C’est un phénomène qui explique en partie l’explosion des chiffres. Ça et aussi le fait que marché va beaucoup moins bien que ce qu’on imagine et qu’il faut aujourd’hui produire dix fois plus qu’il y a vingt pour réaliser un chiffre d’affaire seulement deux fois plus important. Ça aussi, c’est parlant, ça nous informe très concrètement sur ce que c’est que de faire de l’édition à une époque où le livre n’est plus le principal véhicule du savoir et où il connaît, temporairement je l’espère, une forme de ringardisation. C’est peut-être dans ces moments-là qu’il est le plus intéressant d’agir. » On ne peut que leur souhaiter bon courage… D’autant que comme pour Les Requins Marteaux, le modèle économique reste fragile « nous sommes une structure dont la très bonne réputation ne se convertit pas dans la réalité financière de l’entreprise. On n’a pas, comme l’Association, de succès de fond qui se vendent continuellement. Nous, on a besoin de fournir un effort permanent. On a un très beau catalogue mais il est dur à valoriser en librairie parce que la place est limitée, du fait de cette hystérie permanente qui veut qu'un livre soit perpétuellement remplacé par le suivant. »

« On avait étudié six villes et on a choisi Bordeaux. »

C’est donc à se demander si le choix de Bordeaux ne repose pas uniquement sur des critères économiques. « Non, pas seulement. Le cadre de vie est beaucoup plus important que l’aspect financier. C’est un choix réfléchi, qui s’appuie sur les qualités de la ville elle-même, mais aussi sur l’existence de la Fabrique Pola, que nous avons rejoint. Il y a plein de gens qui comptent pour nous ici, beaucoup d’auteurs, beaucoup d’éditeurs, beaucoup de librairies, beaucoup de viticulteurs. » Mais attention, ce n’est pas parce que Cornélius s’installe à Pola qu’il faut désormais le considérer comme un éditeur régional. « On est un éditeur français, européen. Le régionalisme, comme l’esprit cocardier, c’est très très loin de moi et ce n’est pas du tout quelque chose que j’ai envie d’encourager. Par contre ça ne me dérange pas qu’on dise que Cornélius est un éditeur provincial, en opposition à éditeur parisien. Ça, je veux bien le revendiquer. Notre choix de nous installer en «région», comme on dit aujourd’hui, est totalement délibéré, presque militant. À l’heure où on ne cesse de vanter les mérites de la décentralisation, il serait temps de la mettre en pratique pour les principes qu’elle est censée véhiculer et non pas pour de basses questions d’économie budgétaire. Il y a derrière tout ça une effroyable hypocrisie, presque du mépris. Car les élites, ou ceux qui croient en faire parti, sont toutes installées dans la «capitale». Paris n’est plus aujourd’hui QUE la ville des élites, il n’y a plus de place pour une vie normale et la précarité y est omniprésente. C’est une ville de promesses, de mensonges, une ville de pouvoir dans ce que le terme recouvre de plus médiocre. Et donc je revendique clairement d’être un éditeur provincial. Pas régionaliste mais provincial. »

Le message est passé.

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